Interview de Greg Broadmore

Arthur Morgan

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Greg Broadmore et je travaille pour Weta Workshop à Wellington, en Nouvelle Zélande. J’y suis designer depuis environ 10 ans, mais en même temps, j’ai écrit et créé le monde du Dr. Grordbort tout en travaillent sur divers films. Le dernier film auquel je me suis consacré et pour lequel j’étais designer en chef était District 9 de Neil Blomkamp.

Comment a démarré le projet Docteur Grordbort ?
Le monde du Dr.G était, à la base, un projet personnel que je développais chez moi. Après avoir travaillé pour Weta la journée, je continuais, le soir, à créer d’autres mondes et d’autres personnages.
Dans ce cas précis, j’ai crée une série de pistolets à rayons directement inspirés de la science-fiction du début des années 1900. Il ne s’agissait que de peintures pour accrocher au mur. Mais quand Richard Taylor, le fondateur de Weta Workshop, m’a demandé des idées pour des pièces de collection, je lui ai suggéré les rayguns. Il a adoré et nous avons donc commencé à les fabriquer peu de temps après.

A partir de ces rayguns, comment avez-vous développé le monde du Dr. Grordbort  ?
Une fois le premier pistolet crée, j’ai su qu’il fallait le relier à une fiction, ce que Richard m’a de suite encouragé à faire. Ainsi sans aucun accord de publication, ni sans réelle préméditation, je me suis plongé dans mon premier livre, le Dingus Répertoire Contrapulatronique du Dr. Grordbort – un catalogue de pistolets à rayons, de fusées, et de diverses machines au service des aventuriers de l’espace. C’était très amusant et très énergique, avec quelques contours aiguisés. Avec l’aide de Mike Richardson de Darkhorse, qui est un grand fan des rayguns, nous avons publié ce livre. A partir de là, j’ai crée Victoire et je travaille actuellement sur un troisième volume.

On trouve de nombreuses références dans Victoire (pulp, dieselpunk, science-fiction des années 70, voire même Starship Troopers). Comment arrivez-vous à mélanger tout ça ?
Pour moi, les principales influences étaient les séries pulp et science-fiction des  années 1930 – Flash Gordon par exemple. Mais quand j’ai crée ce monde, je n’avais pas conscience des genres Steampunk ou Dieselpunk, j’étais simplement inspiré par la science-fiction de cette période-là. Étant donné que j’adore la science-fiction de Verhoven, ainsi que Robocop, ou encore l’aspect satirique dans ses films, on ne peut pas dire que Starship Troopers n’a pas été une influence. Mais elle n’a pas été directe. Comment est-ce que je mélange tout ça ? Dans un immense chaudron sous ma maison. Ajoutez un peu de sang de poulet et un peu de sucre pour le goût, et voilà ! Vous avez-de la science-fiction. Enfin, en quelque sorte.

Comment définiriez-vous votre style ?
Je n’en ai aucune idée. Pour moi, l’illustration est le fait de déranger une image dans ton esprit. Je connais mes inspirations, et elles sont nombreuses, mais je serais incapable de définir la manière dont elles sortent de mon cerveau ou de mes mains.

Victoire est un brillant mélange de posters de propagande, de comics, mais aussi un répertoire de pistolets à rayons. Comment avez-vous réussi à équilibrer le livre ?
Ceci est un secret professionnel et je l’emmènerai avec moi dans la tombe. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il implique beaucoup de dents qui grincent et de lancers de dés. Et de bière.

Y a-t-il des matériaux qui ne correspondaient pas à Victoire et qui vous sont restés sur les bras?
Il y avait peut-être 2 ou 3 engins pour lesquels je n’ai pas trouvé de place, ou encore 1 ou 2 créatures, mais la quasi-totalité de ce que voulais mettre dans Victoire y est rentré. Pour le prochain livre, les choses sont bien plus difficiles. Sur les 5 histoires que j’ai écrites, seulement 2 d’entre-elles pourront être retenues. Pour cette fois, je crois qu’il y en aura d’avantage dans la salle de découpe, mais quelques-unes arriveront à s’intégrer dans les livres à venir.

Qui vous inspire?
Waow, il y a trop de monde.
Le travail de N.C.Wyeth me stupéfait. Je me suis rendu dans son ancienne résidence et musée, dans le Delaware, Washington, et ce fût une expérience profonde. Pendant mon enfance et mon adolescence, j’adorais 2000AD, puis Mike McMahon, et ensuite le travail de Simon Bisley, qui m’a laissé une grande impression. Plus tard, un ami de ma famille m’a donné une grande pile de magazines sur le vieux Heavy Metal, et j’ai été frappé par leur qualité artistique – Corben, Moebius, etc… J’aime les comics avec ce niveau-là d’art. Quant aux comics Américains, ils m’ont toujours paru stéréotypés dans le style et le contenu, mais beaucoup d’entre eux m’ont quand même impressionné, comme ceux de Mike Mignola et Geof Darrow.

Connaissez-vous la scène steampunk/dieselpunk ?
Maintenant, oui. Le steampunk n’a pas été une influence pour moi, tout simplement parce que je ne savais pas que ça existait quand j’ai crée Dr. G. Mais mon travail a été adopté par cette communauté et j’y compte beaucoup d’amis. C’est une scène incroyablement passionnée et créative. La nature même de ce mouvement est que les fans veulent faire leurs propre créations. Cela fait 5 ou 6 ans que je suis étonné par ce qui en ressort.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Lord Cockswain ? Pourquoi avez-vous choisi de mettre l’accent sur lui ?
Oui, Cockswain est vraiment un personnage principal dans le monde du Dr.G. Cela aurait dû être le Dr. Grordbort lui-même, mais de par sa nature, il reste énigmatique et en arrière-plan. Cockswain est un bouffon aristocratique, arrogant et idiot, avec un ego gros comme une montagne. C’est un pur bonheur que de lui donner vie, et je me délecte de sa bêtise.

Dans Victoire, il y a un humour particulier. Y a-t-il une critique du colonialisme dans votre travail ? Y a -t-il un message derrière tout cela ?
Et bien, il est satirique, c’est certain, mais je ne souhaite pas faire de commentaires. Je présente ce monde-là, et au-delà de l’aspect fantastique et burlesque, c’est simplement le reflet de l’histoire de notre monde contemporain.
La récente science-fiction, comme Avatar, présente les mêmes rouages. Mais je trouve que le message est idéalisé et que sa simplicité le déshonore. Je ne veux pas présenter ces opposés polaires de « la puissance industrialisée » contre « les natifs vivant en harmonie ». Mais ne croyez pas que je n’ai pas aimé Avatar ! J’ai levé le poing du début à la fin, surtout quand ils font exploser ce stupide arbre !


Dirigez-vous toujours le monde de Grordbort ou est-ce désormais un projet Weta à part entière, avec un groupe d’artistes qui travaille dessus ?

C’est moi qui écrit, qui illustre, et qui en suis le directeur artistique. Mais comme il est en plein développement, ceux de chez Weta sont de plus en plus nombreux à collaborer. David Tremont, par exemple, qui construit les pistolets à rayons, crée en ce moment des trucs super cools. Je ne fais qu’observer et donner mes impressions. C’est amusant de voir vos créations prendre une nouvelle forme au travers de l’imagination des autres. Il se peut même que j’aie des artistes invités pour les prochains livres du Dr.G !

Travaillez-vous aujourd’hui à plein temps sur le Dr. Grordbort de Weta ? Ou collaborez-vous toujours à d’autres projets pour eux ?
Je suis quasiment à plein temps sur Dr. G, bien que lorsque je rentre chez moi, soit je continue à travailler sur Dr.G, soit je m’occupe d’autres projets personnels ou freelance. Maintenant que j’y pense, je suis vraiment cinglé…

Travaillez-vous différemment pour Dr. Grordbort que pour d’autres projets Weta ?
Bien sûr, je travaille même mieux. Je bâcle le travail pour Weta. NON ! Ce n’est pas vrai. Est-ce que je travaille différemment ? Hmm. La seule différence notable est de le fait de savoir exactement ce que je fais. Avec les clients, l’enjeu est l’expérimentation, il faut deviner ce qu’ils veulent vraiment. Je crée de nombreuses options pour essayer de trouver le bon design ou la bonne apparence. Cela peut être épuisant ou au contraire très agréable. Avec Dr.G., bien sûr, c’est très concentré – je sais exactement ce que je veux dessiner et comment le faire. Ou en tous cas, c’est plus proche de moi.

Dr. Grordbort a un très beau site internet. A quel point est-ce important d’avoir une telle présence sur le web ?
Le site internet du Dr. Grordbort est très important pour moi. Nous venons de le refaire et il dépasse toutes les versions précédentes. C’est un hommage aux contributions du grand designer graphique qui m’a contacté par internet, Hans Kleinenberg. Pour moi, mettre en ligne sur internet est d’une importance capitale. J’adore créer le contenu et être capable d’écrire et d’illustrer quelquechose qui peut se voir en quelques clics sur le net. C’est une satisfaction unique, quand on la juxtapose à un projet de long-métrage ou à un nouveau livre.

Est-ce que vos vous attendiez à un tel succès ?
Tout ce qui concerne Dr. G est un grand pari. Nous ignorions si les gens allaient accrocher ou pas. Avec Richard Taylor, nous aimions ce que nous avions fait, et j’espérais que quelqu’un comme moi, quelque part dehors, l’apprécierait aussi. Lors de la première exposition à Comic Con, j’étais au paradis de voir un accueil si chaleureux, et cet enthousiasme continue à grandir, ce qui est gratifiant et me rend humble.

Qu’est-ce qui attend Dr. Grordbort ?
Et bien, ce serait vendre la mèche, n’est-ce pas ? Comme vous le savez, un nouveau livre est en préparation et j’espère qu’il sortira aussi en France. D’ailleurs, si je vous le racontais, je devrais voyager jusqu’en France pour mettre un « Rainbow Warrior » sur votre toit ! Non, je plaisante, je n’ai aucun explosif. Promis.

Interview menée par Arthur Morgan et traduite par Oriane

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Arthur Morgan

Auteur chez Editions Actusf
Ancien rédacteur en chef de FSP Co-auteur du guide steampunk (éditions ActuSF) et de Mémoires de la France Steampunk (éditions Mnémos)

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