Le château de Cagliostro, Hayao Miyazaki

Lord Orkan von Deck

Avant de créer le studio Ghibli qui a produit bon nombre de chefs d’œuvres, Miyazaki a eu l’occasion de travailler sur plusieurs séries de dessins animés. Il y eut notamment Sherlock Holmes, pour laquelle il a supervisé 6 épisodes, et qui reste franchement passable. On peut cependant apprécier dans cette série la représentation zoomorphe des personnages inventés par Arthur Conan Doyle et la propension des dessinateurs à placer ces derniers dans des situations rocambolesques sur des machines volantes et roulantes totalement anachroniques.

La première série animée, celle qui nous intéresse aujourd’hui est celle de Lupin III, autrement dit Arsène Lupin. Très librement inspirée du feuilleton de Maurice Leblanc, cette série a donné jour à un long métrage dont Miyazaki s’est vu confier la direction en 1979. 35 ans déjà !
3 ans plus tard, il dirigera l’adaptation cinématographique de son manga Nausicaa, si bien que sa renommée grandissante lui permettra de créer en 1985 le très plébiscité studio Ghibli. C’est là que sa carrière décolle, mais ne nous précipitons pas, cela fera l’objet d’un futur article.
Revenons plutôt à nos moutons : le long métrage en question s’inspire du roman La comtesse de Cagliostro. Dans ce film, on retrouve Wolf (ou Edgard, selon la version) et son fidèle compagnon Jigen, deux cambrioleurs de grand chemin perdus dans le minuscule royaume de Cagliostro où ils se sont lancés sur la piste de faux monnayeurs. Il leur faudra peu de temps pour découvrir que le Comte actuellement au pouvoir n’est nul autre que le maître incontesté d’une puissante organisation internationale de fausse monnaie. Tous deux vont parcourir cette micro-nation et son château qui s’apprête à accueillir le beau monde européen pour le mariage du Comte avec sa cousine éloignée, la princesse Clarisse. Il s’avère que ce mariage arrangé -si ce n’est imposé- devrait permettre au cupide comte de Cagliostro de mettre la main sur le trésor inestimable de ses ancêtres. C’est alors que l’inspecteur Zenigata, à la recherche de Wolf, débarque à Cagliostro. Wolf, se remémorant les souvenirs d’antan, va braver tous les dangers pour libérer la princesse des griffes du comte.

La littérature recyclée
La première composante du dessin animé qui pourra intéresser le lecteur fan de steampunk, c’est tout simplement la réutilisation totalement libre et détournée de l’œuvre de Maurice Leblanc. Les amateurs d’Arsène Lupin n’apprécieront surement pas qu’un tel pilier de la littérature populaire française ait été utilisé sans aucune fidélité pour un dessin animé, japonais qui plus est. Cependant, il s’agit ici d’une adaptation très libre qui récupère de manière assumée certains éléments du roman de Leblanc pour sublimer le personnage de Lupin. En effet, alors que la série animée met en scène un escroc comique et sans scrupule, Miyazaki a eu le bon sens de donner plus de coffre à son héros, en lui offrant un passé romantique digne de l’Arsène Lupin de Leblanc, si bien que Wolf perd son statut comique pour devenir un justicier vengeur, prêt à tout pour sauver la princesse et renverser le despotique comte de Cagliostro. Si le dessin animé peut être regardé par les enfants, il ne manque pas pour autant de maturité : de grandes thématiques sont abordées : le pouvoir, l’argent, la corruption, l’appât du gain, etc.

L’aventure pulp

Si le téléspectateur peut trouver un intérêt certain à décoder le travail de recyclage de Miyazaki, il trouvera sans aucun doute un plaisir « pop-corn » à parcourir les nombreux passages secrets d’un château romantique aux mille et uns pièges, retenir son souffle lors des course-poursuites en voiture ou sur les toits des maisons, et encore s’amuser des techniques d’infiltration utilisées par nos héros pour rentrer dans les zones interdites du château. Les amateurs d’engins volants en tout genre apprécieront notamment le gyrocoptère rouge nous rappelant un peu l’hélicoptère légèrement kitsch du film (non-moins kitsch) Fantomas contre Scotland-Yard. Un autre élément fort du film d’aventure, c’est la chasse au trésor d’un trésor millénaire et caché. Tout l’intérêt du dessin animé, c’est justement qu’on ignore la nature de ce trésor jusqu’à la toute fin du film. La thématique du complot à échelle nationale vient elle aussi renforcer les enjeux du film, certes très divertissant, mais néanmoins sérieux et légèrement politique.Mais que serait un film d’aventure sans un grand méchant ? Le personnage du comte Cagliostro est un archétype rondement amené que l’on deteste pour sa cruauté mais dont ont doit néanmoins reconnaître le charisme nobiliaire et le génie stratégique. C’est une exception remarquable dans l’oeuvre globale de Miyazaki qui a toujours évité tout manichéisme dans ses films (à part peut être dans Le château dans le ciel). La scène de combat final entre le héros et sa nemesis est à la fois très tendue mais aussi épurée : même si le comte est un odieux connard, on pourrait difficilement voir dans cette scène une lutte entre le bien et le mal. Wolf est, rappelons le, avant tout un voleur. Mais voleur romantique, excusez du peu.

La romance ruritanienne

La Ruritanie ? Vous ignorez de quoi il s’agit ? Mais si, cherchez bien : Un petit royaume perdu au milieu de l’Europe centrale, un système politique archaïque avec une noblesse vieillissante, perdue entre tradition et modernité. Pensez par exemple à la Syldavie (le sceptre d’Ottokar) dans l’univers de Tintin, ou encore La grande duchesse du Gerolstein (Opéra-bouffe d’Offenbach). Pour aller plus loin, nous vous conseillons de découvrir l’œuvre à l’origine de ce genre littéraire : Le prisonnier de Zenda, d’Anthony Hope chez les Moutons électriques. Le royaume de Ruritanie fait office d’archétype en la matière. La petite principauté de Cagliostro nous fait ici penser à un de ces micro-Etats perdu dans les confins alpins, à mi chemin entre un archaïsme nobiliaire remontant au XIXème siècle (les charmes surannés d’une noblesse d’Empire) et l’activité moderne d’un paradis fiscal tissant sa toile auprès de toutes les puissances de la mondialisation.

En conclusion, Le château de Cagliostro est loin d’être le meilleur film de Miyazaki, mais on retrouve dans ce film la superbe et la poésie de toute son oeuvre géniale. Les charmes surannés d’un royaume ancien perdu dans les contreforts alpins, une histoire d’amour et de pouvoir, voilà comment passer un très bon moment. Un vrai dessin animé comme on n’en voit plus aujourd’hui (propos confirmé par le jugement de ma grand-mère, vieille matrone au caractère bien trempé et increvable critique de films et de viande de boucher. Elle nous enterrera tous.)
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Lord Orkan von Deck

Rédacteur en chef chez French Steampunk
Rôliste passionné de romans, BD, séries tv et de bonnes bouteilles. Je trouve refuge sur ce site web. "Pour l'Empire et pour le spleen."

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