Avril et le Monde truqué, de Christian Desmares et Franck Ekinci

Calliopé

affiche avrilFilm d’animation sortie en novembre 2015, de Christian Desmares et Franck Ekinci, primé au Festival du Film d’Animation d’Annecy 2015.

Synopsis :

1941. Le monde est radicalement différent de celui décrit par l’Histoire habituelle. Napoléon V règne sur la France, où, comme partout sur le globe, depuis 70 ans, les savants disparaissent mystérieusement, privant l’humanité d’inventions capitales. Ignorant notamment radio, télévision, électricité, aviation, moteur à explosion, cet univers est enlisé dans une technologie dépassée, comme endormi dans un savoir du XIXème siècle, gouverné par le charbon et la vapeur.
C’est dans ce monde étrange qu’une jeune fille, Avril, part à la recherche de ses parents, scientifiques disparus, en compagnie de Darwin, son chat parlant, et de Julius, jeune gredin des rues. Ce trio devra affronter les dangers et les mystères de ce Monde Truqué. Qui enlève les savants depuis des décennies ? Dans quel sinistre but ?

L’avis de French Steampunk, par Calliopé et Bertrand Campeis :

En avril, ne te découvre pas d’un fil… graphique ou téléphérique ?

Et question fil, le Monde Truqué est un véritable numéro d’équilibriste… pas toujours équilibré. En digne petite sœur d’Adèle Blanc Sec, Avril traverse le film en funambule plus ou moins gracieuse, ses bottines à boutons glissant sur le fil du rasoir, au risque de se couper.
Petite fille abandonnée qui grandit au fil de l’eau, gamine des rues et chapardeuse des quat ’saisons le jour, scientifique autodidacte et inventrice géniale la nuit, isolée dans sa tour d’ivoire, ou plutôt son colosse aux pieds d’argile, la statue (forcément creuse) d’un empereur dictateur. Il y a des airs d’Arsène Lupin et d’aiguille creuse dans cette uchronie-là.

Avril est encore en bourgeon, cherche, et se cherche. Le film aussi.
Avril s’oublie, Avril s’efface dans son passé et ses souvenirs, cherchant à recréer le filtre de vie inventé pas ses scientifiques de parents. Jusqu’au jour où le passé ressurgit et l’entraîne vers son futur. C’est le fil de la vie qui se déroule sous ses pieds.

En pure héroïne de Tardi, Avril déploie alors ses ailes (de ptérodactyle bien sûr) et bondit d’aventures en aventures : celles de l’amour, de la guerre, des trahisons, des complots… On croise un chat qui parle et qui pourrait chanter, un gamin des rues, Gavroche roublard, un grand-père savant fou, héritier de Verne et Einstein, et des … lézards géants. Soudain le fil du récit ploie, se tord, se retend in extremis et se renoue, mais non… force est de constater que ce fil blanc de scénario est bien fragile. Impossible à repriser. L’histoire bascule de l’uchronie à la SF imbibée d’idéologie écologique indigeste. Le fil s’effiloche, se délite, la pelote se déroule en roue libre, et bientôt le scénario fait des nœuds. Ça coince et ça casse.Avril et le monde truqué

Là ou Adèle Blanc Sec évolue en toute crédibilité au milieu de momies vivantes et de monstres préhistoriques volants, Avril peine, dans sa robe rose délavé, face à des lézards montés en graine et en exosquelettes. Le message d’une humanité irresponsable détruisant la planète et la nature, ne pouvant être sauvée que par des mesures extrêmes mises en œuvre par des reptiles, file la mauvaise métaphore et tombe à plat. Trop alambiqué pour un jeune public, trop naïf pour un public plus averti. N’est pas Godzilla qui veut.
Un scénario qui a pâti d’avoir été trop rapiécé, le film ayant connu des difficultés pour se monter, et cela se ressent.
Le Monde Truqué c’est un monde qui se situerait entre 1870 et 1941, sans le choc des deux guerres mondiales. Un Paris gris de suie avec deux Tours Eiffel, reliant Berlin en téléphérique à vapeur. Un monde vidé de ses savants et de ses inventions. Un futur tronqué aux faux airs de steampunk, « utilisé de manière mesuré et sobre » comme le souligne Frank Ekinci, co-scénariste et co-réalisateur. Pour le premier film d’animation français steam, on repassera donc.
Côté graphique, les fans de Tardi (mais est-on fan de Tardi à 10 ans ?) aimeront la fluidité très french touch du dessin, supervisé par le maître lui-même, qui exploite les thèmes chers à son univers : folie scientifique, esthétique 14/18, féminisme, folie humaine, toujours traités en camaïeux de bruns et verts rehaussées de taches bordeaux, si subtils que l’on croirait le monde d’Avril traité en bichromie.
Un joli objet visuel donc, hélas encore non identifié. Il y un truc manqué dans ce Monde Truqué. Un truc qui manque, l’émotion peut-être ?

Mécaniquement vôtre,
Calliopé

 lesétoilesmécaniques.com


Je débarrassai mes bottes de la boue qui les recouvrait en entrant dans le bar, je renonçai à retirer la suie qui s’était glissé entre mon foulard et mes lunettes. Le Barman, me connaissant, me fit glisser un verre de whisky… Je le lui renvoyait en indiquant deux doigts avec ma main… Mon sourire triste et mon air fatigué le convainquirent de la justesse de mon argument…
Il y a certains films qu’on attend comme un match de boxe, on trépigne, on saute sur place… On serre les dents puis on se débloque la mâchoire…  Vous voulez être mis KO dès les premières minutes, que ce soit par la musique, les voix, l’animation… Vous voulez que votre raison abdique, que le charme et que la seule chose qui sorte de votre soit « Waouh… »
Et le déclic n’a pas lieu… L’animation est superbe, la patte de Tardi aisément reconnaissable ne manque pas de charme, l’humour grinçant est là, mais… ça ne vous parle pas… Au bout d’1H45, vous vous dites que vous faites face à un film français : il n’y a pas d’entertainment à l’américaine, de Sense of Wonder à la Japonaise, le film, à trop vouloir en faire, fait dérailler sa belle mécanique et vous laisse en plan… Quelque part vous regardez à nouveau Captain Sky and the world of tomorrow : c’est magnifique mais c’est tout. Alors bien sûr vous souriez face à certaines idées, à certains plans… Mais par moment vous vous ennuyez, vous décrochez et en sortant vous vous dites que si le film va être plébiscité par certaines critiques, bon nombre de téléspectateurs y traînant leur progéniture risquent d’être amèrement déçu devant le résultat.
Ce qui manque, c’est certainement un carrefour, une nuit noire et un contrat à signer avec le Diable pour pouvoir se dire que quitte à vendre son âme, autant le faire pour quelque chose qui a du cœur… Pour le reste, il faudra attendre.

Bertrand Campeis

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Des chroniques sur les univers steampunk d'un point de vue féminin et féministe, pour aborder la place de la femme dans l'imaginaire steampunk, son évolution, ses inspirations littéraires. Auteure sous son vrai nom Cendrine Nougué de la série young adult la guilde des Merlins chez Aconitum

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