Interview d’Emmanuel Chastellière, auteur de Célestopol.

Arthur Morgan

Emmanuel Chastelliere Celestopol Libretto

French Steampunk a eu la chance de rencontrer Emmanuel Chastellière, traducteur, webmaster, podcaster, nouvelliste pour Oneiroi ET auteur du génial recueil de nouvelles sélénites steampunk Célestopol, paru en poche chez Libretto en mai 2019.

Bonjour Emmanuel, pourrais-tu te présenter en quelques mots, ainsi que ta bibliographie ?

Je suis Emmanuel Chastellière, grand amateur de fantasy et d’Imaginaire depuis un certain temps maintenant, traducteur littéraire depuis dix ans environ (Aliette de Bodard, Tad Williams, Nicholas Sparks, Steven Erikson récemment…) et co-fondateur du site spécialisé Elbakin.net.

Il y a trois ans, j’ai publié mon premier roman, Le Village, nommé au Prix Imaginales en 2017, puis Célestopol en 2017 justement (prix Révélation 2018 des Futuriales), et L’Empire du Léopard chez Critic et Poussière fantôme chez Scrineo l’an passé. Là, Célestopol revient en poche chez Libretto, ce qui constitue une grande satisfaction pour moi, puisque le roman n’était plus disponible.

 

Pourrais-tu également présenter Célestopol ?

Bien sûr. Célestopol est à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le roman, puisque l’on suit différentes histoires se déroulant toutes dans la même cité, Célestopol justement, fondée par l’empire russe au 19e, sur la Lune, et plus précisément dans la Mer des Pluies. Ces histoires, de même qu’une partie des personnages, s’entrecroisent de texte en texte, avant un final qui d’une certaine façon les réunit toutes et tous. Il existe un vrai fil rouge, si jamais le côté nouvelles vous fait « peur » !

Célestopol est une cité sur la Lune, colonie de la mère patrie Russe. Comment a germé l’idée d’une ville sur la Lune ? Pourquoi une ville sur la Lune ?

Déjà, parce que j’aime beaucoup la littérature russe ! Et ensuite, car je voulais un cadre différent. En steampunk, par nature le cadre est souvent urbain et on retrouve en tête des destinations proposées Paris et/ou Londres. Je n’avais pas du tout envie de ça et je me suis donc replongé dans mes racines de modeste historien pour « basculer » dans l’uchronie slave.

Et puis, en tant que passionné d’astronomie frustré par une fâcherie avec les mathématiques, la Lune fait partie de ses astres qui m’ont toujours fasciné. Et je crois que je ne suis pas le seul ! La Lune a toujours joué un rôle bien particulier dans l’imaginaire de beaucoup.

Les personnages évoluent tous dans un aspect différent de Célestopol, lui donnant une réelle épaisseur, en faisant un personnage à part entière. Comment arrive-t-on à faire d’une cité un personnage à part entière ?

Merci ! J’imagine, déjà, en se la représentant avec précision ! Célestopol, au premier abord, ressemble à une Saint-Pétersbourg transposée sur la Lune, avec ses canaux, son architecture plus « froide » qu’une ville comme Moscou, etc. Mais Célestopol, c’est aussi un peu de ma vie au Québec pendant trois ans. J’ai essayé de lui insuffler une âme propre, alors que c’est une cité jeune, qui a moins de cent ans d’existence au moment du recueil. Mais elle est aussi censée représenter la perle de l’Empire, l’incarnation de sa puissance, un phare dans la nuit pour l’humanité. Au-delà de ça, ce sont bien entendu les personnages qui lui donnent vie. Tout ce que je voulais éviter, c’était un décor de carton-pâte. Il faut que l’on sente que l’on pourrait ouvrir chaque porte de la cité, au détour de chaque rue, et y trouver une nouvelle histoire.

La Russie n’est pas une civilisation très utilisée dans les littératures de l’imaginaire ou même dans le steampunk. Pourquoi avoir donné une tonalité slave à ton récit ?

Comme je le disais un peu plus haut, j’aime beaucoup la littérature russe (notamment du 19e ou début 20e), cette fièvre des sentiments, ce rapport au destin, sa dimension sociétale, aussi. Toutes ces choses que je voulais intégrer au recueil.

Donc, c’est bien sûr par appétence. Et également pour me distinguer, étant donné qu’en effet, ça reste un cadre rare. Il y a bien eu quelques exemples, notamment en fantasy, mais, on ne peut pas dire que ce soit très courant.

Tu parles d’uchronie au détour d’une interview, en quoi Celestopol est-elle une uchronie ? Qualifierais-tu d’ailleurs Celestopol d’ouvrage steampunk ? Quels en sont les éléments ?

Célestopol est une uchronie au sens premier du terme, puisque le cours de notre histoire a dévié à un moment précis pour suivre un chemin différent de celui que nous connaissons tous. Ici par exemple, pas d’empire colonial anglais, une France chassée de ses terres qui a trouvé un nouveau souffle en conservant, elle, ses terres en Amérique du Nord, une République de Californie ou d’Ezo au Japon, des Allemands très présents en Chine, etc, etc… J’avais même rédigé un petit article de blog là-dessus pour présenter le monde au-delà de la coupole de la ville.

Pour moi, mais c’est comme ça que je le vois, le steampunk est quelque chose de très transversal, très poreux aussi. On peut s’y intéresser pour plein de raisons différentes, même si j’ai tout de même l’impression que la dimension esthétique domine. Célestopol est souvent rangé en steampunk, mais aussi en fantasy, en SF, voire en littérature blanche maintenant que le livre est disponible chez Libretto… Et ça me va très bien aussi ! De façon générale, je ne suis pas très intéressé par les étiquettes.

Mais pour ce qui est du côté steampunk, eh bien, évidemment, il y a donc un cadre urbain, de même qu’une source d’énergie – le sélénium, pas la vapeur – qui représente un vrai moteur de progrès scientifique dans cet univers, une période historique qui justement colle à la fin du 19e et début 20e selon les nouvelles… Sans parler des clins d’œil à Jules Verne !

Parmi tous les personnages que le lecteur va croiser dans les nouvelles, il y a beaucoup d’automates. Pourquoi utiliser des automates sur Celestopol ? Est-ce un moyen de traiter des thématiques comme la servitude, le transhumanisme ? En fait, peut-on utiliser le steampunk comme moyen de traiter des questions sociétales actuelles ?

Grâce au sélénium, Célestopol est une cité à la pointe de la technologie de son temps, pour ne pas dire même largement en avance. Dès lors, il me semblait logique que la ville ait recours à des automates, parfois très perfectionnés, au point de risquer de les confondre avec des êtres humains, même s’ils ne sont pas censés être dotés de libre-arbitre. On peut les retrouver à l’accueil d’un hôtel, comme majordome, comme travailleur à extérieur de la ville (car pas besoin de porter une combinaison ou d’oxygène), mais aussi… dans des maisons closes.

Mon but était effectivement de pouvoir traiter de problématiques actuelles. S’il y a bien une chose qui m’agace quand on parle de littératures de l’imaginaire, c’est le cliché de la littérature d’évasion, pour « oublier » notre quotidien, trop dur, trop terne, etc. Non. Au contraire. Je considère que ces littératures de genre peuvent très bien nous « armer » pour le quotidien, nous donner des outils pour mieux y faire face, justement en nous faisant réfléchir à des questions comme la notion de libre-arbitre, le rôle des robots (automates) remplaçant des ouvriers dans une usine ou bien encore à une vie sans mémoire ou passé.

Dans L’Empire du Léopard par exemple, j’ai abordé la colonisation, l’exploitation des ressources naturelles… Il y a plein de choses à explorer ! Mais attention, il ne s’agit pas de faire la leçon ou d’oublier que ce sont avant tout le destin des protagonistes qui peuplent ces histoires qui importent aux lecteurs.

D’ailleurs quelle ta définition du steampunk ?

Vaste sujet !

Je l’ai dit, je vois le steampunk comme un genre aux nombreuses portes d’entrée, d’une part. Et puis, c’est peut-être le côté « punk » de cette appellation, mais j’y trouve aussi beaucoup de liberté(s). Mais je ne sais pas si on peut trouver une définition précise à même de satisfaire tout le monde.

Grâce à Elbakin.net, tu as pu assister à la montée en puissance du steampunk dans les littératures de l’imaginaire, comment vois-tu sa place ? Son avenir ? Tu as un ou deux livres à conseiller ?

J’aimerais bien sentir une montée en puissance, en termes de ventes de livres ! Si l’esthétique est toujours à la mode, voire encore plus qu’il y a quelques années, est-ce que les sorties récentes ont vraiment cartonné ? Je ne sais pas. Je souhaite au steampunk de pouvoir élargir son public (au sens de lectorat) à l’avenir, évidemment.

Pour ma part, je conseillerai avant tout Le château des étoiles d’Alex Alice, en BD ! En romans, je n’ai pas eu d’énorme coup de cœur récent.

Pour finir et à destination des écrivains (en herbe), comment travailles-tu ? As-tu un conseil pour un auteur qui veut se lancer ?

Comme je suis traducteur de métier, je dois surtout séparer ces deux activités pour que ce que je suis en train de traduire n’influence pas mon écriture. On ne sait jamais ! Pour le reste, je travaille en musique et sur un PC différent de celui avec lequel je traduis, mais là, c’est avant tout « psychologique ». J’essaie de me planifier des plages de 2h d’écriture minimum et de me fixer un seuil, là aussi minimum, de signes à écrire par jour. Après, je ne crois pas avoir de méthode particulière !

Si je devais donner un conseil… Persévérer bien sûr, mais aussi faire confiance à son instinct : c’est bien de vouloir mener une histoire au bout, mais si vous sentez que vous partez dans une mauvaise direction… Il ne faut pas s’entêter et ne pas hésiter à faire table rase pour entamer un nouveau projet. Et ne pas hésiter à trancher dans le vif à la relecture.

Oups, j’allais oublier ! Quels sont tes prochains projets ?

Un autre roman dans le même univers que L’Empire du Léopard – mais ce n’est pas une suite – pour février 2020 toujours chez Critic, un projet en commun avec Anthelme Hauchecorne dans un registre plus Young Adult… et Célestopol 1922, qui pourrait bien arriver plus vite que prévu. Il s’agit d’un autre recueil de nouvelles, mais cette fois le point commun entre tous les textes c’est de se dérouler la même année, en 1922 donc, à Célestopol ou sur Terre d’ailleurs. C’est un projet qui me tient vraiment très à cœur. De la même façon qu’après avoir écrit Fly Me To The Moon (pour l’anthologie Gentlemen mécaniques initialement), je sentais que cet univers contenait d’autres histoires à raconter et je suis convaincu que c’est toujours le cas.

Plus quelques nouvelles ici ou là… Si jamais ça vous dit de vous tenir au courant, j’en parle régulièrement sur mon blog par exemple !

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Arthur Morgan

Aventurier
Rédacteur en chef de French-Steampunk.fr Aventurier | Commander du vaisseau "Le Flamboyant" | Chasseur de thés | Homme du Monde Mes intérêts incluent : les livres, les bières, les cigares et les demoiselles en corset. Co-auteur du Guide Steampunk (éditions ActuSF) et de Mémoires de la France Steampunk (éditions Mnémos)