Le flegme britannique : Stiff upper lip and Understatement

Il est de notoriété publique que face à l’emportement et aux déchainements de passion des français (ce peuple sanguin qui entame une révolution comme on change de chemise), le calme et le flegme des britanniques a toujours été considéré comme une caractéristique nationale.

Stiff upper lip : L’anglois austère et rigide

En effet, un gentleman anglais ne se laisse pas aller aux pleurs, aux rires ou à l’énervement et doit conserver sa constance en toute situation. Nos amis d’outre-manche peuvent même parfois nous sembler froid et insensibles. Tout le monde sait à quel point la Reine Victoria pouvait même se montrer sobre et austère ; les photos d’elle en train de sourire ne sont pas légions. Cette singularité liée à l’Étiquette et au code du comportement anglais porte un nom : Stiff upper lip. « To keep a stiff upper lip » signifie « ne pas bouger la lèvre supérieure ». De manière imagée, c’est un précepte comportemental se reposant sur l’idée qu’en tressaillant de la moustache, un individus fait preuve de faiblesse car il dévoile ses émotions, et notamment sa peur. Le flegme britannique serait-il donc un signe de courage plutôt que de froideur ?
Poussé à l’extrême, ce comportement s’illustre parfaitement avec les gardes du palais de Buckingham, immobiles pendant des heures et de marbre face aux grimaces des hordes de touristes. Il est aussi brillamment illustré dans le film « Asterix & Obelix au service de Sa Majesté » grâce aux performances conjointes de Catherine Deneuve, Guillaume Gallienne et Valérie Lemercier. Non, je plaisante : ce film est une véritable bouse.
 
Anecdote : Lors d’un dîner en présence de la Reine Victoria, Alexander de Yorke glissa à l’oreille d’un convive allemand une blague de mauvais gout proprement scandaleuse, ce qui eut pour effet de faire exploser de rire ce dernier. La Reine demanda donc à entendre cette plaisanterie. Celle-ci fit un bide monumental auquel la Reine répondit très sobrement par la fameuse phrase « We are not amused« . Cela signifiait qu’il y a des choses dont on ne rigole pas et qu’à l’avenir, Alexander Yorke ferait mieux de fermer son clapet.Queen Victoria
 
 

Invictus : l’anglois qui ne plie ni ne rompt

Mais derrière cette retenue émotionnelle, derrière cette froideur et cette psychorigidité apparente dont on se moque à cœur joie, il y a en réalité une force presque chevaleresque qui anime le comportement du gentleman londonien. Sa capacité à contenir ses émotions et sa fierté ne sont pas de l’arrogance mais bien un signe de stoïcisme parfaitement admirable, une exigence de se montrer correct civilisé quelque soit la situation. Ce code de conduite a notamment permis aux Anglais de subir les bombardements allemands durant la seconde guerre mondiale en gardant la tête haute et froide. La fameuse affiche de propagande (aujourd’hui recyclée à l’excès) « Keep calm and carry on » est une démonstration de cette constance remarquable et de cette capacité que n’a pas même le roseau : ni rompre, ni plier. Rien, pas même la pire des catastrophes ne saurait perturber un gentleman anglais ; au XIXème comme au XXème siècle.Holland house library
 
En 1875, William Ernest Henley écrivit le poème « Invictus » alors que l’on venait tout juste de lui amputer la jambe. »Invictus » pour invicible : ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Loin d’être abattu par ce drame, W.E.Henley conclut brillamment par un « I am the master of my fate, I am the captain of my soul.« 
Vingt ans plus tard, Rudyard Kipling écrira « If« , poème au titre que les français ont traduit par « Tu seras un homme, mon fils ». Modèle de droiture et de stoïcisme victorien (quoi que toutefois proche de l’épicurisme), ce poème dépeint la vertu britannique avec un « hold on ! » que les anglais semblent avoir toujours écouté pendant les heures les plus sombres de leur Histoire.


Understatement : L’anglois maître de l’humour et du sens de la gravité

Avec autant de retenue, on pourrait penser que nos amis d’Albion sont pinces-sans-rire et hermétique à la bonne poilade, mais il n’en est rien. Les britanniques sont les rois du trait d’esprit et de l’absurde. Il n’y a qu’à voir la renommée de Sir Terry Pratchett (auteur des annales du Disque-Monde) ainsi que le succès des Monty Python. Là où les français sont reconnus pour leurs calembours et leur sens de l’ironie, les anglais utilisent en ce qui les concerne un procédé linguistique très spécial qui n’a pas vraiment de traduction en français : l’understatement.
 
Stanley-Livingstone-expeditionL’understatement est une courte phrase, pleine de sens et d’humour. On pourrait l’assimiler à une litote ou à un euphémisme car elle a cette particularité de minimiser un fait ou une situation, du moins en apparence. Le détachement et la simplicité apparente cache en réalité de la subtilité et des beaucoup de sous-entendu. Quelques exemples :
  • Le plus connu. 1871, Henry Morton Stanley retrouve l’explorateur David Livingstone, disparu depuis 5 ans dans la jungle de Tanzanie. La situation était tout de même remarquable, mais Stanley aborda très sobrement la rencontre avec un « Doctor Linvingston » I Presume ?« . Une citation so british pour Stanley qui était pourtant américain.
  • Le plus héroïque. 1815, Waterloo. Touché par un boulet de canon, Lord Uxbridge dit au chef des armées le Duc de Wellington « By God, Sir, I have lost my leg » , ce à quoi Wellington répondit avec détachement et évidence « By God Sir ! So you have ! » avant de tourner calmement sont regard vers la bataille. Impressionné par ce magnifique « understatement« , Lord Uxbridge gardera « the stiff upper lip » durant son amputation : après avoir refusé d’être anesthésié et attaché, il fit remarquer au chirurgien pendant l’opération que ses outils n’étaient pas très bien aiguisés ! L’histoire de cette jambe est une anecdote anglaise assez géniale.
  • Le plus détaché de la mort. 1912, Antartique. L’explorateur Lawrence Oates mène une expédition au Pôle Sud qui tourne au vinaigre. Il décide de se sacrifier pour augmenter les chances de survie de ses compagnons et déclare « I am just going outside and may be some time » en sortant dehors sous un blizzard à -40°c. Son capitaine Robert Falcon Scott écrira par la suite « We knew that poor Oates was walking to his death, but though we tried to dissuade him, we knew it was the act of a brave man and an English gentleman« . Il y aurait donc une manière pour mourir comme un véritable gentleman anglais ! Encore plus drôle, l’ironie du sort : le sacrifice n’aura pas été très utile puisque 12 jours plus tard, tous les rescapés de l’expédition trépassèrent. Scott écrivit alors un mot à sa femme : »Well, dear heart : I want you to take the whole thing very sensibly as I am sure you will.[…] Dear, it is not easy to write because of the cold –70°c.« . Il aurait en effet été inconvenant que Madame Scott pleure en lisant la lettre d’adieu de son mari !
uxbridge-legLe contraire de l’understatement existe. LawrenceOates-Dollman-AVeryGallantGentlemanL’overstatement, est une forme d’exagération positive,toujours aussi comique et au bord de l’absurde. Un manque de sens de la gravité qui n’a pas son pareil en France. Le meilleur exemple est très surement la superbe chanson « Always look on the bright side of life » chanté à tue-tête par les crucifiés du générique de fin du film « Life of Brian » (Une oeuvre des Monty Python à voir absolument).
 
Pour finir ce dossier, j’aimerais saluer tous les anglais d’hier, aujourd’hui et demain. Les remercier pour ce qu’ils font, ce qu’ils sont, et ce qu’ils demeureront. A savoir, certes, les représentants de la perfide Albion et nos meilleurs ennemis, mais avant tout : les représentants éternels d’un mode de vie où la classe vestimentaire s’entretient nécessairement avec un comportement irréprochable. Et donc irrésistible. Gloire aux gentlemen de tous temps.