Les Lunatiques est une bande dessinée rétro-SF publiée aux Éditions Blueman. L’action se situe en 1913. A une époque où la science avance plus vite que les certitudes humaines, une expédition quitte la Terre pour atteindre la face cachée de la Lune, convaincue d’y trouver une atmosphère viable. Pourtant, très vite, le contact est rompu. Et, le doute s’installe. Cinq explorateurs poursuivent leur mission sans savoir s’ils seront entendus à nouveau. À mesure que la situation se referme, le voyage devient un huis clos oppressant.
Une œuvre collective aux partis pris forts
Un travail graphique et narratif signé Adam Fyda
La singularité de Les Lunatiques repose en grande partie sur le travail d’Adam Fyda, en charge du scénario, du dessin et de la couleur. Ce choix d’un contrôle artistique quasi total donne à l’album une cohérence rare. Le trait, précis et volontairement froid, renforce la sensation d’isolement. De plus, la palette chromatique installe une tension constante, sans effets spectaculaires inutiles.
Un scénario coécrit et une adaptation littéraire assumée
Le scénario est coécrit avec Marek Ospalski, apportant une structure narrative rigoureuse. L’ensemble est adapté d’un roman de Jerzy Żuławski, figure fondatrice de la science-fiction polonaise. Cette adaptation ne cherche pas la fidélité littérale mais privilégie l’esprit du texte original : isolement, dérive morale et vertige métaphysique.
La traduction du polonais est assurée par Pierre Van Cutsem, garantissant une restitution sobre et précise, sans lisser les aspérités du propos.
Une expédition lunaire entre héritage littéraire et cinéma
Du roman au cinéma, puis à la bande dessinée
Le roman de Jerzy Żuławski avait déjà connu une adaptation cinématographique marquante : Sur le globe d’argent, réalisé en 1987 par Andrzej Żuławski, petit-neveu de l’auteur. Là où le film adoptait une forme radicale et chaotique, la bande dessinée choisit une approche plus resserrée. Le médium impose un rythme différent, presque étouffant, au service du huis clos.
Un huis clos lunaire entre rétro-SF et horreur lovecraftienne
Une atmosphère oppressante et maîtrisée
Sur la Lune, l’atmosphère supposée devient un piège. Les personnages respirent, avancent, observent… mais chaque pas les isole davantage. Progressivement, la narration glisse vers une horreur sourde, jamais démonstrative. Ainsi, l’influence lovecraftienne se ressent sans citation directe ni clin d’œil appuyé.
Le décor lunaire agit comme un révélateur. Chacun projette ses peurs, ses regrets et ses désirs inavoués. De ce fait, Les Lunatiques parle autant de l’espace que de la fragilité humaine.
Mort, amour et nostalgie au cœur du récit
Contrairement à une science-fiction technologique classique, l’album mise sur l’émotion. L’amour y côtoie la mort. La nostalgie de la Terre s’oppose à l’espoir d’un ailleurs possible. Pourtant, aucune réponse définitive n’est apportée. Chaque silence renforce la tension, chaque regard suggère une issue incertaine.
Un écho discret aux romans scientifiques de Jules Verne
Sans jamais s’en réclamer explicitement, Les Lunatiques dialogue avec certains romans de Jules Verne, non par imitation, mais par contraste.
Dans De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, l’expédition lunaire repose sur la foi dans le calcul et la mécanique. Même point de départ ici : hypothèses rationnelles et confiance scientifique. Toutefois, là où Verne maintenait une vision optimiste du progrès, Les Lunatiques explore l’instant précis où cette confiance s’effondre.
Le huis clos rappelle aussi Voyage au centre de la Terre. Dans les deux récits, l’exploration d’un milieu hostile agit comme une descente intérieure. Cependant, la bande dessinée refuse toute idée de conquête maîtrisée. La science n’éclaire pas, elle met à nu.
Enfin, un parallèle plus sombre peut être établi avec Les Indes noires. Là où Verne décrivait une communauté isolée capable de s’organiser, Les Lunatiques montre l’inverse : l’isolement lunaire entraîne une lente désagrégation morale. Ainsi, l’album semble prolonger Jules Verne là où son optimisme s’arrête.
Les Lunatiques s’incrit donc dans une tradition rétro-futuriste sombre, à la frontière du fantastique et de l’horreur.
Pourquoi Les Lunatiques séduira les amateurs de steampunk
- Univers rétro-futuriste crédible, ancré dans le début du XXᵉ siècle
- Technologie imaginée selon les codes de l’ère industrielle
- Exploration scientifique confrontée à des limites morales
- Esthétique lunaire sombre, mécanique et sans fioritures
À qui s’adresse cette bande dessinée rétro-SF ?
Si tu apprécies les récits de science-fiction lente, les ambiances claustrophobes et les univers où la machine n’est jamais neutre, cette bande dessinée mérite ton attention. De plus, les amateurs de Jules Verne, de SF européenne y trouveront une continuité logique, mais plus sombre.
Conclusion : une œuvre à lire, puis à relire
Les Lunatiques ne donne pas toutes les réponses. Et c’est précisément ce qui fait sa force. Entre rétro-SF, horreur psychologique et héritage littéraire, l’album propose une expérience dense et exigeante.


