La Machine à différences de Gibson et Sterling : quand le steampunk parle aussi de nous.

La Machine à différences de Gibson et Sterling

Et si l’ordinateur avait été inventé au XIXe siècle ? C’est une idée qui paraît presque absurde au premier abord. Et pourtant, c’est exactement le point de départ de La Machine à différences, le roman de William Gibson et Bruce Sterling, réédité récemment par les éditions Au Diable Vauvert et qui mérite clairement qu’on s’y replonge.

On pense souvent que le steampunk, c’est une esthétique, une ambiance, un délire victorien rempli de vapeur et de machines improbables. Mais en réalité… c’est rarement aussi simple que ça.
Et ce roman le rappelle assez violemment.

Dans La Machine à Différences, le XIXe siècle pense déjà comme nous

Dans ce livre, les machines ne fonctionnent pas avec des processeurs ou du silicium, mais avec des engrenages, des leviers et des cartes perforées. Des machines à vapeur sont capables de calculer, de classer, de traiter de l’information. Ce XIXe siècle qui n’est plus vraiment le nôtre, mais il y ressemble étrangement.
Et au centre de tout ça, il y a une idée simple : et si la révolution industrielle avait été aussi une révolution de l’information ? Dans ce roman, les travaux de Babbage et d’Ada Lovelace ne sont pas restés théoriques, ils ont été poussés jusqu’au bout. L’Empire Britannique ne se contente plus de conquérir des territoires, mais commence à organiser le monde par les données.
Ce qui frappe surtout, en lisant ce roman, ce n’est pas la technologie. C’est ce qu’elle produit. Très vite, on comprend que ces machines ne sont pas neutres. Elles classent, trient, hiérarchisent. Elles structurent la société. Et là, quelque chose devient assez inconfortable. Ce Londres uchronique ressemble beaucou … à notre société.
Des élites technoscientifiques très puissantes, des écarts sociaux renforcés par la technologie, une logique de contrôle par l’information et des individus réduits à des données exploitables. Ce n’est pas un Steampunk fun, rien n’est décoratif. C’est plutot une sorte de laboratoire historique du présent.

Gisbon et Sterling livre une histoire d’aventure… mais pas seulement

Il y a pourtant une vraie intrigue, presque classique par moments. Un explorateur, Edward “Leviathan” Mallory, une mission autour de mystérieuses cartes mécanographiques, des intrigues politiques, des espions, un monde en tension permanente. Le récit d’aventure est riche, dense, avec cette sensation d’être constamment à la frontière entre roman historique et science-fiction conceptuelle.
Mais ce n’est jamais juste une aventure.

Pourquoi La Machine à Différences compte dans le steampunk ?

Le steampunk naît à la fin des années 80, en pleine période cyberpunk. À cette époque, des auteurs comme K.W. Jeter, James P. Blaylock ou Tim Powers posent les premières bases du genre. Mais La Machine à Différences fait quelque chose d’un peu différent. Gibson et Sterling viennent du cyberpunk et ils injectent dans le passé les obsessions du futur qu’ils connaissent déjà : le contrôle de l’information, la puissance des systèmes techniques, les inégalités et la surveillance par la donnée.

Le résultat est moins léger que certaines visions plus “fantaisistes” du steampunk. Plus politique aussi.

Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que ce roman n’a pas vraiment pris une ride. On pourrait croire qu’il parle d’un passé alternatif. Mais en réalité, il parle surtout du présent. De la manière dont la technologie organise nos vies, de la façon dont les systèmes deviennent des structures de pouvoir et de ce que devient une société quand l’information devient une ressource centrale.

Et au fond, c’est peut-être ça qui fait un classique : pas seulement ce qu’il raconte à son époque.
Mais ce qu’il continue de nous dire aujourd’hui.

La Machine à différences, ce n’est pas juste un roman steampunk, c’est une hypothèse historique un peu troublante. Un monde où le XIXe siècle aurait déjà compris quelque chose de notre futur et en refermant le livre, il reste une question simple, mais pas confortable : Et si la modernité n’était pas devant nous… mais déjà derrière ?

La Machine à différences, Gibson et Sterling

La Machine à différences
Bruce Sterling, William Gibson
Le Diable Vauvert
ISBN : 9791030708028

A propos de Arthur Morgan 74 Articles
"Le Cuivre, ça brille, c'est tellement beau !" Créateur de French-Steampunk.fr, Arthur Morgan explore le Steampunk depuis plus de 20 ans ! Il est notamment le co-auteur de l'ouvrage Le Guide Steampunk. Retrouvez-le également sur son podcast "La Minute de Monsieur Morgan".