Journal d’un marchand de rêves – Anthelme Hauchecorne / Avis en vis à vis

Oriane G

Journal d’un marchand de rêve est un roman d’Anthelme Hauchecorne, auteur inclassable qui sévit depuis quelques années dans le cercle très fermé des créateurs surprenants. Adepte des univers sombres et oniriques, c’est avec ce roman qu’il étrenne pour la rentrée littéraire 2016 la nouvelle collection « young readers » des éditions de l’atelier Mosesu : pepper.

Un roman qui n’est peut être pas du steampunk, mais qui est steampunk quand même : ça peut vous intéresser ! Et comme rien ne fait jamais l’unanimité, nous vous proposons aujourd’hui de lire les impressions divergentes de deux de nos charmantes rédactrices : Oriane et Calliopé.

Ne ratez pas non plus l’interview de l’auteur, réalisée par les bons soins de Calliopé


antheleme

Synopsis :

J’ai séjourné en hôpital psychiatrique. Pas de quoi fouetter un chat sauf lorsque, comme moi, vous êtes fils de stars. Par crainte du scandale, mes parents m’ont expédié loin d’Hollywood, dans la vieille Europe. Les meilleurs spécialistes m’ont déclaré guéri. En vérité, la thérapie a échoué. Les songes ont repris, plus dangereux que jamais. Malgré moi, je me trouve mêlé aux intrigues de puissants Rêveurs. Des gens charmants et bien décidés à m’éliminer, mais avec élégance. M’entêter serait totalement déraisonnable. Pourtant, deux plaies à vif m empêchent de tourner la page… La première est une fille. La seconde, une soif de vengeance. Je m’appelle Walter Krowley. Vous tenez mon journal intime. Prenez-en soin. Ce livre pourrait devenir mon testament…

L’avis d’Oriane : pas fan de cette rêve-party

La magie du Journal d’un marchand de rêves, cinquième opus de l’auteur, n’a pas opéré pour moi, rêveuse que je suis pourtant, et fan de fantastique, même celui des jeunes adultes. Ce livre peut quand même bien se mettre dans une valise, le temps d’un week-end. Il est facile d’accès et bien ficelé.

Le vocabulaire est parfois recherché sans être pompeux (escarcelle, otorragie, caracoulement…); les dialogues sont réalistes, fidèles au genre action, ping-pong et revers bien sentis.

Le climax est réussi, avec un vrai deus ex machina, d’autant plus original qu’il s’agit d’un dea ex machina.

A souligner, aucune coquille ne vient troubler la lecture, ce qui est rare de nos jours. J’en suis donc sincèrement reconnaissante à l’auteur, ainsi qu’à la maison d’édition.

Pour ce qui est du message, Krowley est un personnage à l’orée de l’âge adulte, que les évènements dépassent presque, qui assume sa lâcheté face à eux, toute excusée car elle est due à une attraction pour l’autre sexe, à la confiance naïve que l’on veut avoir dans l’autre, à la stupéfaction de se retrouver dans l’improbable. L’amour lui fait tout encaisser, ce qui le rend touchant.

Le personnage de Banshee, également, mécanicienne douée et fascinée par une civilisation ancienne (les Oniromanciens), a plu à mon côté féministe. Il n’y a jamais trop de modèles de femmes indépendantes. Tout comme Spleen, roublarde et trafiquante. Anthelme Hauchecorne insuffle du caractère au sexe faible, merci à lui.

Enfin, le monde dans lequel Krowley évolue est dictatorial. Le schéma : un gouverneur, une garde de nuit, des outlaws et des automates. Simple mais contemporain, aux relents nauséabonds. Le bât blesse car la claustrophobie et la traçabilité nous font écho.

Néanmoins…

Les références flemmardes pullulent, les métaphores enfoncent des portes ouvertes, et la créativité est la grande absente.

Ce n’est que mon avis, mais le style de l’auteur manque de liant et de matière. Il se caractérise par des suites de phrases courtes, hachurées, qui se cantonnent à « sujet-verbe-complément d’objet direct » :

 – Banshee allait être furieuse, j’avais égaré ma radio. Impossible de la joindre. J’ai visité notre tente à sa recherche. Je n’y ai trouvé qu’un Outlaw, allongé sur notre lit.
J’ai poussé la porte vermoulue. Une atmosphère enfumée m’a accueilli. J’ai traversé un commerce aux rayonnages déserts. Une quinte de toux, montée de l’arrière-boutique, m’a mis sur la voie.

Je trouve également léger l’humour du protagoniste :

 – Bonne nouvelle, Wild Bill n’avait plus besoin de renforts… Plutôt d’un grand seau de glu pour recoller ses morceaux.
Hélas, mon drone et moi venions de démouler un étron sur son paillasson.
N’oubliez pas que je risquais ma vie dans cette affaire. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, j’y étais très attaché.

Certes, son public est constitué d’adolescents. Est-ce parce qu’ils sont accros au virtuel et qu’ils abandonnent souvent la lecture, qu’ils ne sont pas difficiles quand ils ouvrent un livre ?
Certes, les auteurs fantastiques français ne sont pas légion. Est-ce pour cela qu’on attend un minimum d’eux ? Doit-on se contenter d’un mélange de genres qui ne fait pas mouche ?
Certes, le steampunk est à la mode en France. Est-ce pour autant qu’il faille l’inclure dans un récit déjà fantastique, et ce, permettez-moi de soulever la question, afin de ratisser large ? Quelques tuyaux en cuivre et boulons rouillés n’ont jamais suffi à créer le steampunk.

A vous de juger :

« Sous le ventre de DAVIS, pendant telles des mamelles, dix cylindres de cire se sont mis à tourner. Bon sang, ce drone utilisait des cylindres phonographiques ! »

« Des édifices empruntés à diverses époques (…) se dressaient parmi les habitations, majestueuses dans leur anachronisme. Le ciel bruissait de battements d’ailes de papier, celles de machines volantes qu’on jurerait jaillies des croquis d’un Léonard de Vinci. »

« A mes pieds se tenait une boîte en acier bardée de rivets, montée sur roues. Une batterie d’instruments de mesure hérissait le dos de cette machine, mêlant techniques archaïques et innovations dernier cri. »

Pour faire un piètre jeu de mots, je dirais que l’auteur n’a pas inventé l’eau chaude, ni la vapeur qui va avec.

De plus, Anthelme Hauchecorne baptise les lieux de son roman en les orthographiant à l’envers, comme si on les lisait dans un miroir. D’accord, le monde des rêves des protagonistes se situe à l’envers de notre monde, mais Doowylloh et Sellexurb ne prouvent, à mes yeux, qu’un manque d’imagination.

Idem pour les noms des personnages : le héros Walter Krowley, Banshee, Spleen, Wild Bill, Butch Smoke, Monsieur M… me paraissent rebattus.

Il en va de même pour les créatures affiliées aux personnages, les compagnons qui leur correspondent et leur sont attachés. Leur nom, les « Ça » ! Il me semble que c’est un certain Stephen King qui a eu une certaine influence avec un certain roman, au point qu’aujourd’hui, en tapant « Ça » dans google, le premier résultat se trouve être ce certain roman…

Dans Journal d’un marchand de rêves, le sable des Rêveurs est une denrée très recherchée, addictive. Comment ne pas y voir une référence, même inconsciente, à l’Épice du film Dune, la tant convoitée ? Encore un manque d’originalité.

Quant aux métaphores régulières qui jonchent le récit du narrateur, je crains de les trouver tantôt éculées, tantôt douteuses.

Par exemple, ce passage dans une forêt brumeuse :

« Son projecteur crasseux diffusait une lueur verdâtre, digne d’un film d’épouvante, sous laquelle les arbres tordus se dressaient en monstres d’écorce, leurs racines noueuses pareilles à des serres promettant de m’entraîner sous terre. Sous cet éclairage macabre, les nappes de brouillard s’étiraient en hordes spectrales, armées fantômes que sculptaient les doigts du vent. »

Ou encore ce passage d’intimité :

 « Nous nous sommes embrassés. Déclic. Électrochoc. D’un coup, mon univers s’est agrandi d’une nouvelle dimension. J’ai repensé à un documentaire animalier sur la reproduction (…). Chez les punaises de lit, par exemple, le mâle devait transpercer la carapace de la femelle. Les mollusques nudibranches, quant à eux, se bagarraient avant de s’accoupler. »

Malgré tous mes efforts, je ne suis pas rentrée dedans, alors que je ne demandais que ça.

Le rêve, qui peut marquer autant qu’un fait réel, marquer à vie le songeur, voire influer sur sa vie comme dans ce roman, est un thème tout trouvé, ambitieux et délicat à manipuler. L’intention était là; sa réalisation, non.

Étant donné le succès de ses précédents romans, je suppose que je suis tombée sur le moins bon.
Espérons-le. Car il ne suffit pas d’une belle couverture et d’un joli titre pour contribuer au développement d’un genre littéraire, ni pour s’en attribuer un autre.


L’avis de Calliope : une traversée des rêves en dos Krowley

« Nos divertissements sont finis. Ces acteurs, j’eus soin de le dire, étaient tous des esprits : ils se sont dissipés dans l’air, dans l’air subtil. Tout de même que ce fantasme sans assises, les temples solennels et ce grand globe même avec tous ceux qui l’habitent, se dissoudront, s’évanouiront tel ce spectacle incorporel sans laisser derrière eux ne fût-ce qu’un brouillard. Nous sommes de la même étoffe que les songes, et notre vie infime est cernée de sommeil... »

La Tempête, Shakespeare, acte IV, scène 1

Cendrine « Calliopé » Nougué

Passer à travers le miroir, sillonner le pays des rêves: le pari littéraire était ardu à relever tant le chemin est pavé de grandes œuvres qui s’influencent les unes les autres. De Lewis Caroll à Stephen King, de Neil Gaiman à Werber, en passant par les cauchemars d’Huysmans et d’Edgar Poe,  sans oublier le meilleur du 7ème art, Sucker Punch, Avatar, La science des rêves, Brazil, Inception… la liste est longue des aventuriers qui ont tenté le passage en Terres d’Onirie. Et à en croire les titres de cette rentrée littéraire, entre Rêver, Coma, 6ème Sommeil et autres Bazars à rêves *, le sujet est d’actualité. Le besoin de s’échapper dans une autre réalité?


Avec Le Journal d’un marchand de rêves, à son tour Anthelme Hauchecorne nous vend du rêve.

Ayant assimilé les leçons des pionniers du genre, il sait où il met les pieds. Ou plutôt l’esprit. Bien accroché à sa chaîne d’argent, son « ça » couché sous le lit (là où on remise les monstres de la psyché humaine, si chers à papa Freud), Anthelme Hauchecorne nous entraîne avec lui chez les marchands de sable.

Et l’aventure commence.

Première règle du rêve: ne pas se fier aux apparences.

Sous une couverture à la grâce préraphaélite se cache cette inquiétante étrangeté, cet Unheimlich qui signe les malaise des grands contes de fées, et qui ne nous lâche pas d’une ombre tout le long du roman, cherchant à nous faire douter du récit et de la réalité du rêve. D’Hollywwod à Dowwylloh, de Bruxelles à Brumaire, d’Eveil à Ever, le narrateur Walter Krowley glisse du monde réel au monde du sable, et nous invite dans les méandres de son cerveau, depuis sa chambre intime qui agit comme une scène de théâtre où les monstres sortent du placard en claquant la porte façon Feydeau.

Lorsque Krowley rêve, sa matrice prend des allures de bac à sable géant où un enfant trop imaginatif jouerait aux cowboys et aux Indiens Potsrouille, façon western post apocalyptique, au milieu de robots géants et d’automates flippants, aux membres ré-assemblés à la mode cubiste. Le cauchemar n’est pas loin. Il ne fait même que commencer pour Krowley qui peu à peu s’enlise dans ce sable omniprésent, à mesure que sa destinée lui échappe.

Plus en réaction qu’acteur, Krowley en scénariste raté, démarre sa nouvelle carrière de Rêveur du mauvais pied: une carte de citoyen volée, un ça en cavale, et le voilà assigné à une mission d’exploration onirique qui tourne court, le propulsant dans le camp ennemi des Outlaws. Et accessoirement dans le lit de la belle Banshee, la renégate cachée sous terre, à mi chemin entre Alice et Bilbo.

A l’image de l’alternance rêve/réalité, les personnages – Krowley en tête- oscillent entre deux univers, deux camps qu’ils trahissent sans cesse, cherchant leur position- leur rédemption? Le camp du Gouverneur et les Outlaws s’affrontent et s’allient tour à tour, mais leur positions s’effritent comme des châteaux de sable.

Conflit d’idéologie et politique, guerre de territoires, réalité alternative, dangers de la fuite dans le rêve, fantasmes de liberté, robotisation de la société, tels sont les thèmes abordés en toile de fond et servis par un texte nerveux, dépouillé, direct comme une punchline. Âme romantique s’abstenir, le style redoutablement efficace sert le fond, Anthelme Hauchecorne tricote de la dentelle sémantique à coups de chevrotine et de réparties bien senties.

Le Steampunk chez Hauchecorne?  Une ambiance amenée en douceur pour ce premier tome d’une série prometteuse.

Outre les décors mécaniques de Brumaire, le Journal d’un marchand de rêves emprunte au steampunk ses personnages féminins, de la désormais archétypale mécanicienne sexy, Banshee, à l’aventurière sans scrupule, Spleen. Deux femmes fortes venant contrebalancer les errances de Krowley, qui en excellent antihéros en proie à ses addiction est ballotté tout du long par ses doutes et son manque de convictions, entre ironie désabusée et auto-sarcasme.

Une ambiance dark-stampunk donc pour ce premier opus qui inaugure en beauté la nouvelle collection de l’Atelier Mosesu, sous le label Pepper – dirigé par Sophie Jomain-, et qui laisse présager une belle aventure à suivre.

Mr Sandman, bring me a dream…

* Rêver, Franck Thilliez, Le Coma des mortels, Maxime Chattam, Le Bazar des mauvais rêves, Stephen King, Le 6ème sommeil, Bernard Werber.

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Auteure de "Noirae" aux éditions Ragage. Pigiste au magazine Elegy. Libraire.

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