Alex Alice revient à son univers chéri du Château des Etoiles dans un format qui pourrait surprendre, le manga. Il ajoute une pierre tout en changeant de langage et de rythme avec Les Chants du Cygne Noir. Une bascule rare dans la bande dessinée franco-belge !.
1880, la conquête de l’espace
Nous sommes en 1880. Grace à l’ether, les empires européens ne se contentent plus de terres ou d’océans : ils s’étirent désormais jusqu’à la ceinture d’astéroïdes, ce “Ring” où disparaissent mystérieusement des vaisseaux entiers. Tous les codes du château sont là. Même les textes de l’excellent Alex Nikolavitch.
Dans ce décor de science-fiction rétro, une jeune femme, Benesh, embarque sur un paquebot interplanétaire pour retrouver le meurtrier de son frère. Mais très vite, la vengeance se dissout dans quelque chose de plus vaste avec ces pirates, ses équipages hétéroclites, et une nouvelle mythologies.
On pourrait résumer l’intrigue. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel : l’énergie de récit d’aventure cosmique, d’un space opera du XIXe siècle.
Mais attention, avec le format manga, on n’est pas dans un simple produit dérivé. On est dans une tentative de faire migrer un imaginaire d’un format à un autre — et, ce faisant, de lui donner une autre amplitude.
Les Chants du Cygne Noir ou le manga comme extension d’un imaginaire européen
Ce qui est fascinant ici, ce n’est pas seulement le passage au manga. Il y avait déjà dans la série Le Château des Etoiles quelques touches de cette esthétique. Mais le fait qu’Alex Alice profite de ce format japonais pour injecter son imaginaire européen, et laisser les deux mijoter. D’un côté, une science-fiction héritée de Jules Verne, des empires industriels, des cartographies et du progrès. De l’autre, une narration manga, plus rapide, plus sérielle, plus portée par l’émotion et l’élan. C’est comme si l’imaginaire de l’exploration spatiale du XIXe siècle européen venait percuter l’Albator de Leiji Matsumoto dont l’ombre plane sur l’ensemble pas comme un citation ou un hommage, mais comme ADN narratif.
Mais il y a un autre niveau de lecture, plus, plus politique. Et c’est en ça que ce manga mérite d’être dans votre bibliothèque !
Dans cet univers où les puissances européennes colonisent même les astéroïdes, la question de la domination est partout, tout comme celle de l’impérialisme rampant et de la prédation. Les pirates, dans ce contexte, ne sont pas seulement des figures romantiques. Ils deviennent des contre-modèles, des zones de fuite, des refus comme le serait un capitaine Némo dans l’espace. Derrière ce récit, on comprend que le monde et les hommes reproduisent, dans le cosmos, les logiques de conquête terrestre.
Et c’est peut-être le propos principal des Chants du Cygne Noir, l’anticolonialisme implicite, où l’expansion n’est jamais neutre, même lorsqu’elle se projette vers les étoiles. C’est une interrogation sur les récits mêmes de la conquête. Sur ce que signifie “explorer” quand tout espace devient potentiellement colonisable.
Les Chants du Cygne Noir est une extension plus qu’un spin-off
Après avoir laisser la main à Alain Ayroles et Étienne Jung en 2020 pour Les Chimères de Venus, première extension BD de son univers, avec Les Chants du Cygne Noir, Alex Alice transforme étant petit à petit son univers. On n’est pas dans un simple produit dérivé. On est dans une tentative de faire migrer un imaginaire d’un format à un autre tout en lui donnant une autre amplitude.
Alice propose à son univers de respirer autrement grâce à un autre format et cela donne l’impression d’un monde en train de s’élargir tout en gardant un idéalisme farouchement anticolonialiste.
Vivement le tome 2 !
